"Rivages" - Je souhaite que l'art permette de rencontrer l'autre tel qu'il est: humain
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Au travers de ce film, j’ai souhaité rencontrer des personnes sans abri et plus spécifiquement celles dont la vie à la rue est devenue une vie, la leur. Elles se tiennent au bord. En marge, en tout cas, de ce que notre société considère comme voie de réussite professionnelle, de réalisation personnelle.

J’ai appelé ce documentaire Rivages en le mettant en résonance avec un poème de Monique qui a vécu 8 ans à la rue « Chaque jour, je revis mes naufrages au travers des vôtres. » En effet, au regard des épreuves traversées par les uns et les autres, ils auraient pu couler. Or, ils sont là, parmi nous, vivants, dans une dérive qui s’accroche à des rives…

Le point commun où s’entrecroisent leurs destinées est leur expérience de blessures profondes, souvent dès l’enfance. Il s’agit invariablement de personnes profondément abîmées par la vie. Mises en abîme.

Cette mise en abîme, je l’ai déjà expérimentée au cours de ma vie professionnelle de travailleur social où j’ai rencontré des personnes dont la différence radicale semblait irréductible. Précisément, j’ai accompagné durant 17 ans des personnes souffrant de maladie mentale ou de handicaps. Par la suite, j’ai accompagné durant 15 ans des personnes en quête de refuge dont les premiers mots appris en français sont généralement « Pas de place, il n’y a pas de place pour vous ».

Aujourd’hui, en approchant ces personnes sans abri, j’ai l’impression qu’elles cristallisent en elles la souffrance des uns et des autres, traversant un monde qui leur apparaît comme étant proprement inhabitable.

J’ai cherché à rencontrer ces personnes, à les entendre, à capter ce qui fait leur unicité en résonance avec chacun d’entre nous. Mon approche est soutenue par la conviction que nous ne sommes pas séparés, que nous faisons partie du même monde. La solitude radicale, on la partage, il suffit d’une bonne rage de dents pour s’en convaincre. La folie et le handicap ne sont pas si éloignés de nous qu’on aimerait le croire. Il suffit de faire demain un accident, vasculaire ou automobile, et c’est l’effondrement, l’étrangeté aux siens. Quant à se retrouver sans abri, la précarité produite par les exigences sociales de compétitivité pointe cruellement nos fragilités, menaçant de nous faire basculer dans le fossé, à moins que cela soit un de nos enfants.

Le regard porté sur eux se veut dénué de toute vision a priori. En ce sens, mes rencontres avec eux étaient une épreuve, je me présentais comme une page blanche ne sachant pas ce qui allait s’y imprimer. Je ne savais pas bien où ils m’emmenaient. Des bribes d’histoires pour Jean-Luc, des phrases qui se suspendent dans le vide. Une parole construite après coup par Monique qui n’habite plus la rue, mais qui continue à être habitée par elle. Celle de Johnny, un nomade, qui sillonne le monde en choisissant « une vie belle mais dure » dont il paye vraiment le prix. Trois personnes rétives à entrer dans une case, et surtout pas dans celle d’une victime.

Je voulais montrer ce que raconte leur corps fourbu, leur visage, leurs mains. Je ne voulais rien gommer de ce qui de l’un ou l’autre viendra nous déranger dans notre bienséance : laisser-aller, agressivité, inertie… Mais comment aller au-delà de ce qui se présente à nous d’emblée : leurs dents cassées, leur corps usé, marqué ? Marqué par quoi au juste ?

La voie que j’ai empruntée consiste à aller vers leur singularité, en laissant se raconter leur histoire, les petites histoires qui tissent leur être et qui éclairent ce qu’ils sont devenus mais aussi ce qui les fait tenir. Car ces blessures, chacun les métabolise, les sublime, les transforme de manière singulière. Aucun d’entre eux n’est dénué d’attachements à une certaine idée artistique et éthique de la vie : les dessins pour Jean-Luc, la poésie pour Monique, la liberté incarnée pour Johnny.

Au fur et à mesure de ce que j’entends d’eux, se dégage une conscience douloureuse et une vision aiguë d’un monde, le nôtre, tel qu’il tourne (mal) et dont ils seraient les révélateurs.

Je n’ai jamais pensé qu’un film ou n’importe quelle autre œuvre puisse changer le monde. Il peut juste changer le regard de l’un ou de l’autre touché par l’approche. Si comme il a été dit ici et là à l’issue des projections, on pouvait voir derrière ces silhouettes hantant nos cités, un être humain qui a un nom, un visage, une histoire, eh bien, je ne pourrais pas être plus contente !

Simone Fluhr, réalisatrice.
 

simone [dot] fluhr [at] orange [dot] fr
https://vimeo.com/185833578
www.dorafilms.com

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